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SERVITUDE CONTEMPORAINE

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Par L. Masson

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Julie a 20 ans. C’est une étudiante sérieuse qui, comme toute jeune femme issue de la génération Y, dispose des éléments essentiels pour s’épanouir dans sa vie. Mais quelque chose bloque. Une résistance dissimulée s’y oppose. C’est lorsqu’elle parcourt ses réseaux sociaux que ce sourd malaise apparaît. Il faut dire que la vie de ses amis sur Facebook et Snapchat a l’air singulièrement sensationnelle comparée à la sienne. Il est aussi vrai que sa cousine affiche sur Instagram une plastique éminemment irréprochable. « Vivre pour sa silhouette, quelle triste cause… » relativise-t-elle. Au vrai, plus Julie veut se rassurer sur sa situation personnelle en se confrontant à celle des autres, plus elle y trouve frustration et jalousie. Elle semble bien avoir perdu le jeu de l’exhibition  globalisée, coupable de n’avoir pas su magnifier suffisamment sa vie. Comme beaucoup d’autres vaincus, Julie porte en elle les symptômes d’une maladie universelle, engendrée par les réseaux et le paraître : un lourd déficit immunitaire de confiance en soi.

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À l’heure de l’image et du spectacle, on ne s’embarrasse pas de la réalité. Il faut faire rêver, que l’on soit étudiant, politique ou publicitaire. Mais cet effort quotidien d'apparaître sous son meilleur jour ne se fait pas sans contrepartie. Il se fait au prix d’une dissociation schizophrénique entre notre identité authentique et notre personnage étincelant construit sur les réseaux sociaux ; entre ce que nous sommes et ce que l’on attend de nous. Il nous faut montrer, il nous faut exhiber, ou bien périr socialement. Au lieu d’exister pour partager, nous partageons pour exister.

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En plus d’être pourvoyeur de frustrations, ce culte du parfait réduit à néant notre autonomie. Car en se conformant aux attentes communes, nous nous créons nos propres chaînes. « Plaisante époque que celle d’être son propre bourreau » aurait grincé Pascal. C’est qu’il y a, en effet, une véritable servitude volontaire à n’agir que pour satisfaire le regard d’autrui. L’enfer, c’est effectivement les autres. Rappelez-vous dimanche dernier. Vous étiez en pyjama et vous étiez bien. Il a fallu qu’un mal de tête et qu’une pénurie de médicaments se déclarent pour que vous vous décidiez à aller à la pharmacie. Et c’est à ce moment précis que la peur du regard moqueur des autres vous a déterminé : « je vais me changer, je ne peux pas sortir comme ça ». Combien de confortables excursions urbaines ont été condamnées par ce jeu du paraître ? C’est dire l’influence de la considération d’autrui sur notre ego.

 

On pourra objecter, certes, que cette reconnaissance sociale peut être parfois rassurante et vectrice d’intégration. En respectant les codes, on se sent accepté. Mais faut-il vraiment sacrifier son indépendance à ce maigre réconfort ? Voici donc le dilemme : être libre de toute dépendance comme de toute considération ou bien être enfermé dans une cage dorée d’approbation sociale éternelle. Dans cette fable contemporaine, qui du Loup ou du Chien faut-il en somme préférer être ?

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Pline le Jeune disait déjà qu’envier les autres, c’était « se reconnaître inférieur ». Et c’est peut-être ici la clé de notre émancipation face à cette auto-flagellation commune : affirmer sa propre valeur intrinsèque pour s’affranchir de cette condition moderne masochiste. Être affranchi, c’est choisir de ne pas se réduire au jugement d’autrui, c’est refuser d’être la prostituée des opinions et c’est crier avec fierté notre autonomie. Affranchissons-nous. 

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Narcisse - Le Caravage​

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